Julio le macaque et le savant fou de Fribourg
25/06/2025
Vous aussi, vous avez ricané devant l'archétype du savant fou, ces docteurs Mabuse et autres Lex Luthor qui voulaient contrôler l'humanité ? Vous devriez vous en mordre les doigts... Car des scientifiques qui trouvent le moyen de nous manipuler pour qu'on se retrouve avec la vivacité intellectuelle d'une huître et le libre arbitre d'une planche à repasser, ça existe. La preuve avec le professeur Wolfram Schultz, son labo de Fribourg et un macaque prénommé Julio.

Enfant, j’adorais les savants fous. Vous savez, ces bons vieux cinglés de fiction qui tiennent des monologues interminables en fronçant exagérément les balais-brosses qui leur servent de sourcils. Les super vilains de James Bond, le diabolique Septimus dans Blake et Mortimer, Esperandieu dans Adèle Blanc-Sec, Loveless dans Les Mystères de l'ouest... Ils m'ont tellement marqué que je n'ai d'ailleurs pas résisté à l'envie d'en mettre un dans Bruxelles Vortex, ma fiction interactive.
Et donc, dans les années 1980, planqué sous ma couverture à la lueur de ma lampe de poche (parce que chez moi, passé 20 h, c’était l’heure du dodo et t'avais pas intérêt à te faire surprendre avec un bouquin après le couvre-feu), je savourais la trouille délectable que ces gars-là me refilaient. Sans imaginer une seconde qu’au même moment, leurs véritables collègues étaient déjà à l’œuvre. Et que ça se déroulait dans de très sérieux labos financés par des collectivités publiques — elles-mêmes assez peu portées sur la rigolade.
Le singe Julio, le jus de fruit et l'écran de PC

Au mitan des années 1980, à Fribourg, le professeur Wolfram Schultz n’a pas besoin de dérober des stocks d’uranium secrets ou d’affronter les services secrets de Sa Majesté, pour poursuivre ses obscurs desseins.
Ses recherches vont bel et bien servir à nous transformer en créatures plus ramollo qu'une cuillerée de Nutella sous la canicule. Mais elles ne nécessitent qu’un macaque, un écran d’ordinateur et une bouteille de jus de fruit — bon, et quelques électrodes judicieusement placées dans le cerveau de l’animal, évidemment.
Cette histoire, c’est Charles Duhigg qui la raconte dans son livre The Power of Habits, paru chez Random House en 2012 et traduit par J.-F. El Guedj (Le pouvoir des habitudes, éd. Champs / Flammarion, 2016, page 84). Certes, Duhigg romance un peu en baptisant le singe "Julio" (en réalité, les noms des macaques utilisés par Schultz ne semblent pas avoir été documentés), mais il décrit bien les étapes du processus.
La mission de Julio (appelons-le ainsi, nous aussi) est simple : il n’a qu’à scruter un écran de PC et tirer sur une poignée chaque fois qu’apparaissent des formes colorées. On le félicite en lui donnant une goutte de jus de fruit. Rien de dingue.
Sauf que pendant ce temps-là, Schultz observe les neurones dopaminergiques du petit primate. Et dans la version mentale que je me fais de la scène, je vous garantis qu’il pousse des ricanements démoniaques en hurlant « JE SUIS LE MAÎTRE DU MONDE ! », avec ses cheveux ébouriffés qui scintillent sous la pleine lune.
D’abord, les neurones de Julio s’activent quand il reçoit sa friandise.
Mais très vite, ils s’excitent dès l’apparition des formes. Non pas quand la récompense arrive, mais quand l’espoir de récompense surgit. Julio n’est plus accro au jus de fruit. Il est accro à l’attente du jus de fruit. La nuance peut sembler anodine ; elle va changer la face du monde. Car Schultz vient d'identifier le rôle clé de la dopamine. Non pas "l'hormone de la récompense", comme le prétendent certains influenceurs aujourd'hui, mais le neurotransmetteur de la motivation : si mon cerveau considère que la décision que je viens de prendre a des effets bénéfiques, il s'organise pour que j'observe le même comportement lorsqu'un contexte similaire se présentera.
L'ennui, c'est que les cerveaux des macaques et les nôtres sont loin d'être parfaits, et que cette mécanique est aussi celle qui mène à l'addiction. Car dans la nature sauvage, un singe qui découvre comment se procurer du sucre a en effet tout intérêt à consolider cette pratique. Mais dans un labo où il est littéralement relié à une paille délivrant la boisson sucrée, recommencer encore et encore les mêmes gestes présente un sérieux problème.
Dans les années qui suivent, d’autres gars ricanants avec des sourcils broussailleux reproduisent l’expérience dans d’autres labos. Nouveaux singes, même protocole : forme colorée, levier, récompense.
La chute de l’histoire, c’est Duhigg qui la raconte dans son livre :
« D’autres singes », écrit Duhigg, « ont été entraînés à espérer voir du jus couler chaque fois qu’une forme s’affichait à l’écran. Ensuite, les chercheurs essayaient de les distraire. » Ils installaient alors de la nourriture dans un coin, puis ouvraient la porte du labo pour inviter les singes à sortir jouer avec leurs copains macaques. Résultat ? « L’animal restait assis là, à regarder l’écran, à actionner sa poignée sans relâche, sans prêter attention à cette nourriture qu’on lui proposait ou à la possibilité qui lui était offerte de sortir. »
Ça ne vous rappelle rien ?

Eh oui. Les macaques tellement scotchés à leur écran qu'ils en oublient de sortir jouer avec leurs copains, c'est nous, maintenant. Car les travaux de Schultz sont au cœur des enseignements de BJ Fogg, le prof de Stanford qui a formé tous les petits malins de la tech à la « captologie ». Et nos téléphones n'ont même pas besoin de nous distribuer du jus de fruit : une notification suffit. Ou une publication un peu plus drôle ou intéressante que les autres, au milieu d'un flux de stories sans intérêt sur Instagram. Ou une petite explosion de couleurs en musique, quand on a enfin réussi ce niveau tellement difficile dans Clash of Clans. Ou ChatGPT qui la joue complice et nous dit avec enthousiasme combien il est content de nous aider (parce qu'on est encore plus accros à l'illusion de la relation qu'au jus de fruit).
En 2001, Wolfram Schultz quitte Fribourg pour Columbia. En 2002, il reçoit le Golden Brain Award. Puis le Brain Prize (2017), le Gruber Prize (2018), le Karl Spencer Lashley Award (2019). Des prix prestigieux et parfois assortis de très gros chèques. Lex Luthor et Septimus peuvent aller se rhabiller. Les savants fous et autres apprentis sorciers ne ricanent plus sous l'orage dans leurs châteaux gothiques. Ils préfèrent publier dans Nature Neuroscience et gagner assez d’argent pour se faire construire de somptueuses villas en Californie. Cette même Californie où, grâce à eux, Mark Zuckerberg peut s’écrier « JE SUIS LE MAÎTRE DU MONDE ! » en riant comme un dément, les cheveux ébouriffés sous l’éclat bleuté d’une pleine lune en 8K.
Quant à moi, quarante ans plus tard, planqué sous ma couverture pour lire à la lueur de mon smartphone, je crois avoir compris pourquoi James Bond et Adèle Blanc-Sec ne viendront plus : ces andouilles sont trop occupées à scroller sur TikTok, avec leurs yeux fixement vides et le filet de bave qui leur coule à la commissure des lèvres.
C'est d'ailleurs pour éviter de finir comme eux que j'accompagne les équipes du secteur non marchand de Belgique francophone. Mon objectif ? Les aider à utiliser l'intelligence artificielle générative sans devenir les macaques dindons de la farce. Cela passe par des formations IA pour les asbl à Bruxelles et en Wallonie afin d'acquérir une culture globale de ces outils, ou via des modules spécifiques, comme mes formations ChatGPT et AI Act pour les associations. Vous pouvez retrouver l'ensemble de mes programmes de formation sur mon site principal. ■
Photos : Frankenstein : domaine public ; macaque : publicdomainpictures, CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication ; personnes dans la rue : MIWOK via Wikimedia Commons, CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.
→ Si vous avez apprécié ce billet, celui sur le type qui a inventé la captologie par hasard en 1898 pourrait vous intéresser aussi ;)