Dissonance cognitive

Dans un atelier, les personnes qui écrivent, illustrent et animent s'effacent progressivement, tandis que leurs outils restent en place.

Je suis formateur depuis plus de dix ans, mais avant cela (puis en même temps, car j'aime varier les plaisirs), j'ai été concepteur-rédacteur et copywriter pendant trois décennies.

En 2023, l'IA a commencé sérieusement à me piquer ce job, et c'est vite allé crescendo. En 2026, on ne m'a commandé qu'un seul voiceover (le texte d'une voix off) pour une vidéo de motion design, un exercice que j'adorais. Le client voulait l'œil d'un professionnel sur son texte, pas le retour médian et lisse d'une bête machine à aligner les tokens. C'est tout à son honneur, car entre rémunérer un humain pendant une demi-journée et acquitter les 18 € HTVA de coût mensuel d'un Claude Opus 5.5, les autres avaient fait un choix que je ne leur reproche pas.

Mais l'accélération continue. Et moins de trois mois après cette ultime commande, je viens de générer une vidéo de motion design spectaculaire en un seul prompt et quelques lignes de brief. Pour moi, la situation est claire, du moins provisoirement : j'écrirai encore des voiceovers pour mes formations en ligne, parce que je déteste déléguer à l'IA ce que j'aime (et sais) faire. Mais où seront passé·es les story-boarders, les illustrateur·ices, et les animateur·ices qui leur donnaient vie ?

Je ne m'attendais pas à ce qu'ils et elles rejoignent si vite mes collègues copywriters, mais aussi les designers web, les développeur·euses, les traducteur·ices, les graphistes, et j'en oublie plein, dans ce club de moins en moins fermé des personnes qui doivent se battre pour continuer à vivre de leurs compétences.

Ça ne m'empêche pas de continuer à former plein de gens à l'IA, notamment parce que ça me semble une urgence vitale de montrer à tout le monde comment ne pas perdre la boule devant un outil aussi addictif. Et aussi parce que ça me permet de semer par-ci, par-là, mes petites graines de réflexion, voire de subversion : ce truc nous fait-il vraiment « gagner du temps » ou nous incite-t-il seulement à devenir les rouages de plus en plus productifs d'un système qui s'emballe ? Et si c'était vrai, cette fameuse étude du Boston Consulting Group ? Et si on « gagnait » vraiment cinq ou huit heures par semaine ? Est-ce que ce ne serait pas, là, maintenant, le moment de discuter ensemble de ce qu'on va faire de tout ce temps offert ?

Je commence souvent mes formations avec une promesse rigolarde : « Aujourd'hui, on va toutes et tous s'empouvoirer comme des dingos ! » Et je la tiens, ma promesse. Mais je me demande souvent si je ne suis pas en pleine dissonance cognitive, quand je donne à des employé·es d'asbl le prompt qui leur permettra de produire en 10 minutes ce qui nécessitait plusieurs semaines de travail il y a quelques mois. Bien sûr, c'est moins bien, plus médian et plus lisse, car produit par une machine à aligner des tokens dépourvue d'intention. Mais pour 18 € HTVA, ça fait le job, non ?

Bref. Mon agenda d'ancien copywriter est vide. Heureusement pour moi, celui de mes formations IA se remplit de plus en plus vite. Je ne vais pas faire semblant de m'en plaindre, d'autant que j'ai toujours autant de plaisir à rencontrer des équipes du non-marchand pour leur montrer comment s'empouvoirer comme des dingos. Mais dans le même temps, les impacts de plus en plus palpables de l'IA m'obligent à marcher sur une ligne de crête qui m'est aussi de plus en plus inconfortable.

Transparence charte IA : J'ai rédigé ce billet entièrement à la main. ChatGPT a juste converti mon texte en markdown et généré l'illustration. Les opinions exprimées sur ce blog sont les miennes.

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